Histoire · Marchés

1973 : l'année où les options sont devenues modernes

Publié le 5 mai 2026 · 9 min · Par Simon & Julian

1973 est rarement citée parmi les grandes dates de l'histoire financière. Elle devrait l'être. C'est l'année qui a transformé les options d'un instrument opaque, négocié de gré à gré dans des arrière-salles, en un produit standardisé, transparent et démocratiquement accessible. Une révolution en deux actes : l'ouverture du CBOE, et la publication du modèle Black-Scholes.

Acte 1 — Le 26 avril 1973, Chicago, 9h30

Ce jeudi-là, dans une ancienne salle de fumeurs du Chicago Board of Trade reconvertie pour l'occasion, l'Options Clearing Corporation ouvre ses portes. C'est le premier marché organisé au monde dédié exclusivement aux options sur actions.

Pour la première fois, trois principes structurants apparaissent simultanément :

1. La standardisation. Tous les contrats portent sur 100 actions. Toutes les échéances tombent le troisième vendredi du mois. Les strikes sont alignés sur des paliers réguliers (5 $, 10 $, 25 $ selon le prix). Cette uniformité paraît anodine, mais elle change tout : deux contrats avec les mêmes paramètres sont désormais parfaitement fongibles, donc échangeables instantanément.

2. La compensation centrale. L'Options Clearing Corporation se positionne comme contrepartie de toutes les transactions. Si un vendeur fait défaut, c'est l'OCC qui paie l'acheteur. Le risque de contrepartie, qui paralysait le marché de gré à gré, disparaît du jour au lendemain.

3. La liquidité de revente. Avant 1973, une option ne pouvait être qu'exercée ou laissée expirer. Désormais, on peut la revendre à tout moment au prix du marché. Cette mobilité change profondément la nature de l'instrument.

Premier jour : 911 contrats échangés, sur 16 sociétés (toutes du Dow Jones). Les commissions sont de 25 $ par contrat. Les market makers, payés à la pièce, transpirent. Les traders crient. Tout est nouveau.

Acte 2 — Le modèle Black-Scholes-Merton

Le 1er mai 1973, soit cinq jours après l'ouverture du CBOE, le Journal of Political Economy publie un article de 18 pages signé par deux jeunes économistes : Fischer Black et Myron Scholes. Titre : « The Pricing of Options and Corporate Liabilities ».

L'article propose une formule mathématique pour calculer le « juste prix » d'une option. Cette formule, devenue célèbre sous le nom de modèle Black-Scholes, repose sur cinq variables observables :

Robert Merton publie quelques mois plus tard une extension qui formalise plusieurs hypothèses et étend le modèle. Les trois noms resteront accolés.

Pour la première fois dans l'histoire, on dispose d'un référentiel objectif pour valoriser une option. Les arbitragistes peuvent corriger les écarts. Les market makers peuvent coter en continu. Les institutions peuvent intégrer ces produits dans leurs portefeuilles avec un risque mesurable.

Pourquoi ce timing n'était pas un hasard

Trois forces convergentes expliquent que tout cela arrive en 1973 plutôt qu'en 1963 ou 1983.

Les ordinateurs commencent à pouvoir calculer. Le modèle Black-Scholes nécessite des calculs que les machines de bureau ne pouvaient pas faire dans les années 60. À l'arrivée des premiers terminaux financiers (Quotron en 1960, premiers HP-35 en 1972), un trader peut enfin évaluer une option en quelques secondes.

La déréglementation des taux fixes. Le 1er mai 1975, deux ans après l'ouverture du CBOE, Wall Street abolit les commissions fixes. C'est le « May Day » des marchés américains. Les frais s'effondrent, le volume explose. Les options, produits sensibles aux frais, en bénéficient massivement.

La sortie du système de Bretton Woods en 1971. Le dollar n'est plus convertible en or. Les taux de change deviennent flottants. La volatilité financière, jusque-là encadrée par le système monétaire, devient une donnée du marché. Les options, instruments de gestion de la volatilité, trouvent leur raison d'être économique.

L'effet en chiffres

Quelques repères pour mesurer l'ampleur du basculement :

Aucun autre instrument financier n'a connu une croissance comparable. Pour mémoire, le volume mondial actions a été multiplié par 100 environ sur la même période. Le volume options a été multiplié par 13 millions.

Et en France ?

La France a suivi avec un retard significatif. Le MONEP (Marché des Options Négociables de Paris) ouvre en 1987, soit 14 ans après le CBOE. Sa liquidité reste modeste pendant deux décennies. En 2007, il est absorbé dans Euronext Liffe. Aujourd'hui, les options sur actions individuelles cotées en France sont peu liquides comparées à leurs équivalents américains.

Conséquence pratique : un investisseur français qui veut sérieusement utiliser les options doit se tourner vers les marchés américains via un courtier international. C'est moins un problème qu'il n'y paraît : les options sur Apple, Microsoft, le S&P 500 ou des ETF comme SPY sont parmi les produits financiers les plus liquides au monde, avec des écarts cours acheteur / vendeur souvent inférieurs à 1 cent.

Le legs de 1973

Trois acquis structurants persistent jusqu'à aujourd'hui :

La transparence des prix. Le modèle Black-Scholes (et ses descendants) sert de référence. Tout écart significatif entre prix de marché et prix théorique est exploité par les arbitragistes en quelques secondes. Le marché est, dans son ensemble, étonnamment efficace.

L'accès démocratisé. N'importe quel particulier peut, aujourd'hui, accéder aux mêmes options que les institutionnels, avec des frais de l'ordre de 65 cents par contrat. Cette parité d'accès est unique dans l'histoire financière.

L'industrialisation du revenu d'options. Toute une industrie de fonds (covered call funds, put-write funds, JEPI, JEPQ, etc.) repose sur la stratégie d'encaissement de prime industrialisée. Cette industrie n'aurait littéralement pas pu exister sans 1973.

Conclusion

1973 a fait pour les options ce que l'invention de l'imprimerie a fait pour le livre : ce qui était l'apanage d'une minorité est devenu un instrument standardisé, accessible et durable. Cinquante ans plus tard, la France n'a toujours pas vraiment intégré la portée de cette révolution. C'est précisément ce que nous essayons de corriger.

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