L'histoire des options en bourse : de Thalès à Wall Street
Quand on parle d'options en bourse en France, deux réactions reviennent presque toujours : « c'est trop compliqué » et « c'est trop récent, c'est dangereux ». La première est subjective. La seconde est objectivement fausse.
Les options sont l'un des plus anciens instruments financiers documentés de l'histoire occidentale. Bien plus anciens que la Bourse de Paris (créée en 1724), bien plus anciens que la première société par actions (la Compagnie hollandaise des Indes orientales, 1602), bien plus anciens même que la notion moderne d'argent papier. Pour comprendre ce que sont vraiment les options, il faut remonter 2 600 ans en arrière.
VIᵉ siècle avant J.-C. — Thalès et les pressoirs à olives
Tout commence par un philosophe en colère. Thalès de Milet, l'un des sept sages de la Grèce antique, est régulièrement raillé par ses contemporains : « si tu es si intelligent, pourquoi n'es-tu pas riche ? ». Aristote, dans La Politique (livre I), raconte sa réponse, qui constitue le premier exemple connu d'une opération financière par option.
Thalès observe le ciel et conclut, par ses calculs astronomiques, que la prochaine récolte d'olives sera exceptionnelle. L'hiver venu, alors que personne ne pense encore à la saison à venir, il verse une avance modique aux propriétaires de tous les pressoirs à olives de Milet et de Chios. En échange de cette avance, il obtient le droit (et non l'obligation) d'utiliser leurs pressoirs à la haute saison, à un prix fixé d'avance.
L'été arrive. La récolte est massive, comme prévu. Soudain, tous les producteurs ont besoin de pressoirs en même temps. Thalès exerce son droit, loue les pressoirs au prix qu'il a fixé en hiver, et les sous-loue au prix fort. Il s'enrichit considérablement, non pas pour devenir riche, mais pour démontrer que la philosophie permet de devenir riche si on le veut.
Cette opération réunit déjà tous les ingrédients d'une option d'achat moderne : une prime payée d'avance, un prix d'exercice fixé, une échéance, et le droit (mais pas l'obligation) d'exercer.
XVIIᵉ siècle — La tulipomanie hollandaise
Faisons un saut de 2 200 ans. Aux Pays-Bas, dans les années 1630, une frénésie sans précédent saisit le pays : la tulipomanie. Les bulbes de tulipes rares deviennent des biens de spéculation. Les prix s'envolent. Pour gérer le risque (et l'amplifier), marchands et planteurs s'échangent dans les tavernes des contrats sur des bulbes pas encore récoltés.
Beaucoup de ces contrats sont, en pratique, des options : ils permettent de fixer un prix futur sans s'engager irrévocablement à l'achat. La bulle éclate brutalement en février 1637. Les prix s'effondrent en trois jours. De nombreux contrats ne sont pas honorés. Les tribunaux d'Amsterdam refusent de les faire exécuter, considérant qu'ils relèvent du jeu de hasard et non du commerce.
Cet épisode laisse une marque durable : pendant deux siècles, les options seront associées à la spéculation, à la bulle, à la mauvaise réputation. Cette image colle encore à l'instrument dans la conscience collective française.
XIXᵉ siècle — Londres, New York, et la jungle des "privileges"
Au XIXᵉ siècle, les options s'échangent à Londres puis à New York, sous le nom de privileges. Mais le marché reste opaque, de gré à gré. Chaque contrat est négocié individuellement. Aucune chambre de compensation ne garantit le bon dénouement. Les défauts sont fréquents, les fraudes nombreuses.
Ce n'est pas un instrument pour le grand public. C'est un instrument de banquiers, de spéculateurs aguerris, et d'opérateurs qui acceptent de perdre. La SEC, l'autorité boursière américaine, n'existe pas encore (elle ne sera créée qu'en 1934). Le marché des options reste, jusqu'au milieu du XXᵉ siècle, ce qu'il est dans l'imaginaire : une zone sombre.
26 avril 1973 — La date qui change tout
La date est aussi importante que celle de l'invention du téléphone ou du World Wide Web : le 26 avril 1973, le Chicago Board Options Exchange (CBOE) ouvre ses portes. C'est la première bourse au monde dédiée exclusivement aux options.
L'innovation tient en trois mots : standardisation, liquidité, compensation.
- Standardisation : tous les contrats ont la même taille (100 actions par contrat), les mêmes échéances mensuelles, des strikes alignés sur des paliers réguliers.
- Liquidité : les contrats peuvent être achetés et revendus librement avant l'échéance.
- Compensation : une chambre centrale (l'Options Clearing Corporation) garantit le bon dénouement de tous les contrats. Le risque de contre-partie disparaît.
Ce premier jour, 911 contrats sont échangés sur 16 valeurs. C'est ridicule comparé aux dizaines de millions de contrats échangés par jour aujourd'hui. Mais c'est le début d'une révolution.
1973 toujours — Black, Scholes, Merton et le Nobel d'économie
La même année, par une coïncidence historique remarquable, Fischer Black et Myron Scholes publient dans le Journal of Political Economy un article intitulé « The Pricing of Options and Corporate Liabilities ». Robert Merton publie quelques mois plus tard une extension. Cet article propose la première formule mathématique permettant de valoriser objectivement une option.
Pour la première fois dans l'histoire, on dispose d'un modèle qui dit : « compte tenu du prix de l'action, du prix d'exercice, du temps restant, du taux sans risque et de la volatilité, le prix juste de cette option est X ». Le marché peut désormais s'auto-réguler. Les arbitragistes peuvent corriger les écarts. La liquidité explose.
Scholes et Merton recevront le prix Nobel d'économie en 1997 pour ce travail. Black, lui, sera mort deux ans plus tôt et ne pourra le recevoir (le Nobel n'étant pas attribué à titre posthume).
1977 — L'arrivée des options de vente
Jusqu'en 1977, le CBOE ne cote que des calls (options d'achat). Les puts (options de vente) sont introduits en juin 1977. Cette innovation, anodine en apparence, change tout : elle ouvre la porte aux stratégies de couverture.
Un gérant qui détient un portefeuille d'actions peut désormais, contre une prime modique, se protéger d'une baisse en achetant des puts. C'est le moment où les options cessent d'être perçues comme des outils de pure spéculation et commencent à pénétrer les portefeuilles institutionnels comme outils de gestion du risque.
1990-2010 — La démocratisation électronique
Trois forces convergentes vont transformer le marché :
- L'électronisation des marchés à partir du milieu des années 1990, qui resserre les écarts cours acheteur / vendeur.
- La concurrence entre plateformes — l'ISE en 2000, le BOX en 2004, l'AMEX, le Philadelphia Stock Exchange — qui fait chuter les frais.
- L'arrivée des courtiers en ligne grand public — Charles Schwab, TD Ameritrade, plus tard Interactive Brokers, qui ouvre l'accès aux particuliers européens.
En 2010, un investisseur français disposant de 10 000 € peut, en quelques clics, négocier les mêmes options que les fonds new-yorkais, avec des frais inférieurs à 1 € par contrat. C'est une rupture historique que peu mesurent.
2020-2026 — L'âge de la maturité (et des excès)
La période récente voit deux phénomènes opposés.
D'un côté, une maturité institutionnelle : les options sont devenues l'outil standard des gérants pour modeler leur exposition. Stratégies de revenu (covered call funds, JEPI, JEPQ chez J.P. Morgan), couvertures structurées, ETFs à protection définie : toute une industrie s'est construite autour.
De l'autre, une fièvre retail, particulièrement marquée aux États-Unis depuis 2020 avec l'explosion de Robinhood, des options 0DTE (zero days to expiration) et des forums comme WallStreetBets. Cette frange spéculative, ultra-médiatisée, donne une image extrême et trompeuse du marché. La réalité statistique du volume institutionnel est tout autre : c'est le revenu et la couverture qui dominent, pas le pari.
En 2024, plus de 12 milliards de contrats d'options ont été échangés sur les seuls marchés américains, un record absolu. Pendant ce temps, en France, le particulier moyen n'a jamais entendu parler de cet outil. C'est précisément cette anomalie qu'Option et Liberté entend corriger.
Que retenir de cette histoire ?
Trois leçons utiles avant même de toucher à un courtier :
1. Les options ne sont pas spéculatives par nature. Elles le deviennent par usage. Thalès s'en sert pour profiter d'une analyse rigoureuse. Les marchands d'Amsterdam s'en servent pour parier. Ce n'est pas l'instrument qui décide ; c'est la main qui le tient.
2. La standardisation a tout changé. Avant 1973, les options étaient effectivement dangereuses pour un particulier. Après 1973, elles sont devenues, mécaniquement, l'un des produits les mieux régulés et les plus liquides du marché.
3. L'écart entre la France et le monde anglo-saxon est un retard culturel, pas un retard de marché. Les outils existent. Les courtiers européens sont accessibles. Le savoir est documenté. Il ne manque qu'une chose : la pédagogie en français.
C'est la raison pour laquelle nous avons créé Option et Liberté.
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